Sans tomber dans l'inventaire à la Pérec (plus exactement à la Brainard), je me souviens d'avoir, au début de cette aventure du MOTif, expliqué que je me fichais de la mort ou non du livre papier. Je persiste et je signe : pas plus que je ne fais partie de ces érotomanes inspirés, libertins et réactionnaires qui délirent sur la mort du bas, je ne suis membre de la coterie qui renifle les livres, s'énamoure de l'odeur du papier, serine la beauté des bibliothèques privées qui n'ont jamais cessé d'être aussi, à mes yeux, des symboles de la domination de classe. Si le livre doit être demain remplacé par un objet plus efficace, aux possibilités plus étendues, au prix attractif, il le sera. C'est la raison pour laquelle le train a tué la diligence.
En revanche, la mort ou non des libraires ne m'est pas étrangère. D'abord parce que c'est, dans ma vie, le plus beau métier que j'ai jamais exercé. Et déjà, alors, je l'ai quitté pour des raisons matérielles. Ensuite parce que, sans doute, je ne serai pas ce que je suis devenu sans des libraires qui ont guidé mes lectures, sans Philippe qui me glissa mon premier Ellroy, sans Renée qui me fit lire de la poésie contemporaine alors que je m'en gaussais comme un imbécile, sans Jean qui me fit don de J.R. de Gaddis et de William Gass et de Ray Carver, sans Didier qui m'offrit l'Empereur du Portugal et Diadorim, sans Chantal qui me mena à Calvino et sans la grande dame qui, embauchant un étudiant en lettres de 19 ans dont ce fut le premier vrai boulot, fit de moi pour partie celui que je suis encore aujourd'hui. Enfin parce que la librairie de qualité est encore, et l'étude Qui Vend Quoi ? du MOTif l'a démontré, le lieu où se vend (sur papier) une écriture difficile, des auteurs méconnus, une création non formatée. J'ai d'ailleurs sur ce point un désaccord avec ce qu'écrit, dans un billet, par ailleurs remarquable, Hubert Guillaud. Non, on ne trouve pas chez Cultura, à la FNAC ou chez Virgin à la fois un titre précis et spécialisé et un succès commercial. On y trouve le succès commercial et point, à l'exception - pour combien de temps encore ? - des FNAC parisiennes.
Dans une récente note de blog, François Bon raconte qu'un des ses amis, libraire, lui a signifié que la profession risquait de disparaître, en gros, à cause d'Internet, du Web, du livre numérique... Il me semble que le constat est faux. Que la croissance exponentielle de la vente par correspondance du livre papier, via essentiellement Amazon, entre pour une part dans les difficultés des libraires aujourd'hui, oui. Mais le numérique, l'objet virtuel, le fichier, ce n'est encore qu'un épiphénomène économique.
Les libraires ont tardé à mettre en oeuvre des outils de VPC qui concurrencent Amazon. Pourtant, quand ils le font, ils sont capables de faire aussi bien, voire mieux, que la multinationale américaine : j'ai testé le service livraison en trois heures proposé par Librest, ça marche.
Le numérique ne signifie pas forcément la mort des librairies. On apprenait récemment que la FNAC, pour lutter contre Amazon et son Kindle, avait passé un partenariat avec Kobo pour disposer d'une liseuse de qualité. Est-il idiot d'imaginer que les libraires, comme le suggérait récemment Hervé Bienvault lors d'une rencontre du MOTif avec les bibliothécaires d'Ile-de-France, s'associent avec Barnes and Noble (ou d'autres) pour proposer cette liseuse à leurs clients ? Est-il stupide de penser que les bornes expérimentées par les librairies Gallimard et proposées par E-pagine puissent, améliorées, signifier une vraie offre numérique en librairie ? Est-ce d'un fou d'imaginer que la nouvelle expérience de Bibliosurf, proposer une librairie numérique avec seulement des livrels mais mis en avant, mais critiqués, mais commentés, mais expliqués, bref, librairisés, rencontre demain un public lassé du système de recommandations pour abrutis des géants du Net ?
La librairie traverse une crise grave. Elle le doit, et tout à la fois, à une crise économique majeure (les ventes de livres baissent aussi en grandes surfaces...), à la surproduction éditoriale, à un système de remise qui favorise la quantité plutôt que la qualité (pas partout, des éditeurs, tel Minuit, jugent aussi de leur conditions commerciales à l'aune de la qualité de l'enseigne), à la croissance de la VPC, à la baisse probable du lectorat et certaine des grands lecteurs... Elle le doit aussi à l'absence de réaction du Ministre de la Culture, lequel se contente d'une loi PULN qui ne répond en aucun cas, dans l'immédiat, aux problèmes des libraires (n'est pas Jack Lang qui veut). Elle le doit enfin parfois à elle-même, comme lorsqu'elle s'en prend au numérique au lieu de s'interroger sur ce qu'il peut représenter, demain, comme nouveau marché et comment y trouver sa place.
Pour autant, rien n'est écrit. Demain, les pouvoirs publics peuvent prendre l'initiative de protéger la librairie comme ce fut le cas le 30 août 1981. Les pistes existent, entre prêts à taux zéro, réductions des charges patronales, préemption de baux commerciaux à tarifs préférentiels... Demain, les libraires peuvent s'associer pour apporter une réponse collective. Demain, les éditeurs, certains s'engagent déjà sur cette pente, peuvent décider d'autres conditions commerciales.
Le texte (non pas le livre, mais bien le texte) a besoin de médiateurs. Enseignants, bibliothécaires et libraires sont des passeurs. Et nous continuerons, numérique ou non, à avoir besoin de ponts.