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A quoi rêvent les revues ?

Une des plus stimulantes missions d’Ent’revues consiste à recevoir les porteurs de projet de revue afin de les entendre, les informer, les orienter, leur poser des questions qu’ils ne se posent pas ... Comme celle-ci qui rumine, muette bien que récurrente : "à quoi bon cette nouvelle revue ? Pourquoi une revue de plus ? Il y en a déjà tant et tant qui se vendent si peu, qui peinent à circuler, à destination d’un lectorat éthique ..."
La Revue des revues

La Revue des revues

 

Mais, naïveté ou grossièreté assumée, viendrait-il à l’esprit de quiconque de demander à tel poète et à son éditeur pourquoi ils s’obstinent à faire naître des livres puisque la liste de leurs acheteurs restera désespérément grêle ? Ou encore à ce chercheur pourquoi il ne se retient pas de faire éditer ses travaux qu’une indifférence polie accueillera (ce même chercheur étant bien souvent obligé d’acheter lui-même quantité de son ouvrage s’il veut que sa pensée soit un peu partagée). Alors pourquoi cette tentation régulière et si partagée de soumettre les revues à un tel examen de passage ?


Les bonnes raisons de faire une revue ...

Elles sont pourtant nombreuses, souvent rationnelles et toujours raisonnables : créer le lieu inédit pour élaborer une discipline naissante, inventer un outil souple pour de nouveaux croisements entre les approches (les fameuses revues trans/pluri/interdisciplinaires), armer de nouveaux combats politiques ou esthétiques, dresser des miroirs critiques sur nos moeurs, nos mondes et leur histoire, couver de nouveaux auteurs – c’est bien le moins – et, pour le meilleur, de nouvelles écritures …

On pourrait – hors des motivations non négligeables de reconnaissance universitaire – dresser à l’infini la liste des mobiles légitimes. Les éditoriaux des premiers numéros excellent dans cette rhétorique des commencements : inventer un territoire, y installer le campement léger, à la fois ferme et frêle, d’une revue, puis l’explorer et le baliser. Parfois, l’affirmation se fait plus abrupte : pourquoi cette revue ? « C’est un objet qui nous manquait » disent sans ambages Johana Carrier et Marine Pagès, les deux créatrices de Roven1, splendide revue consacrée au dessin contemporain.

La revue est donc réparation, correction d’un défaut … Mais, nommant ce défaut, la revue ne le crée-t-elle pas autant qu’elle le répare ? Au demeurant, à quels défauts répondent donc cette brassée de revues de cinéma, ce parterre de revues de psy de toute obédience, ces centaines de revues de créations littéraires … ?

Une communauté à inventer

D’ailleurs, réparation pour qui ? Le « nous », bien sûr, de ceux qui la fourbissent. Mais assurément, il faut l’entendre dans une acception extensive, expansive : il est gros d’un « nous » à venir, composé de tous ceux piqués, à leur tour, du même manque, des auteurs à séduire et des lecteurs à gagner un à un, à garder. Sous toutes les « bonnes raisons » proclamées, la création d’une revue est traversée – recherche de la base et du sommet – par le songe d’une communauté à inventer. Une communauté de petit périmètre certes, incertaine, orageuse parfois, exigeante toujours.

Ainsi, ce qui rend uniques toutes les aventures de revues, même celles qui nous paraissent un peu pâles, déjà lues, déjà vues, c’est qu’elles sont hantées par un idéal, un rêve, (une lubie ?, une utopie ?) : celui d’un collectif, d’une tribu, d’une famille élective qu’il faut lever.

Par les temps qui courent et qui séparent, les revues ralentissent et aimantent. C’est là leur justification ultime.« Pourquoi cette revue de plus? Je la connais déjà, allez en librairie, vous la verrez sans peine … » Si je disais ceci, j’aurais tort : car cette revue qui s’annonce est toujours sans équivalent. Elle se prononce pour l’amitié. Donc je me tais.

André Chabin, directeur d’Ent’revues

Note 1. Roven, mars 2009, Presses du réel

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