Point de miracle pourtant, nous confie Jean-Pierre Han, son fondateur, qui porte la revue à bout de bras, et avec une inextinguible passion. C’est le rêve de tout critique que de monter un jour sa propre revue, nous dit celui qui, à l’époque, écrivait notamment au sein de la revue EUROPE. Et comme il suffit parfois de s’accrocher à ses rêves pour s’en approcher, l’occasion lui en est finalement donnée à la fin des années 1990, lorsqu’il rencontre Robert Cantarella – rencontre dont sortira d’ailleurs un ouvrage remarqué et discuté, Pour une formation à la mise en scène – Manifeste, paru en 1998 aux éditions Entre/vues. Cantarella fait à l’époque de la formation à la mise en scène dans un contexte un peu tendu, l’Etat voyant cela d’un assez mauvais œil. L’homme de théâtre n’est donc pas étranger à l’énergie que Jean-Pierre Han va déployer pour créer FRICTIONS, en lui faisant croire que l’argent est au rendez-vous et qu’il lui suffit dès lors de réunir une équipe solide… Naturellement il n’en est rien, mais le coup est parti : la revue existe. Jean-Pierre Han est acculé à continuer – et à réussir.
Que ceux qui concluront de l’aventure que l’on peut donc créer sans fortune une revue d’excellence restent sur leurs gardes, toutefois : sans passion ni talent, la chose n’est pas même imaginable. Spécialement quand l’ambition est grande, ce qu’elle est ici. Car l’excellence de FRICTIONS ne va pas sans un certain goût du risque et de l’innovation : non seulement la revue s’ouvre à l’ensemble des domaines artistiques (une première dans le microcosme), mais son comité de rédaction ne compte aucun journaliste, ni critique professionnel : seuls le composent des tempéraments, des histoires, des personnages – des artistes. Outre Jean-Pierre Han et Robert Cantarella, c’est donc sur Jean-Michel Diaz, Eugène Durif, et André S. Labarthe que repose le devenir de la revue. Qui trouvera d’autant plus aisément son lectorat que les artistes y ont la parole et qu’est grand le désir de susciter le débat : ce qui se joue sur les scènes fournira le prétexte à une belle agora.
Reste que, même armés de leur passion, les hérauts de FRICTIONS ne sont pas moins que quiconque confrontés à une conjoncture qui ne leur laisse que bien peu de latitude. Et pourtant, dix ans d’existence, en la matière, c’est déjà presque synonyme de longévité. Or il se pourrait bien, apparent paradoxe, que cette longévité tienne aussi au fait que la revue ne s’est jamais réellement développée, économiquement s’entend. Ainsi son mode de fonctionnement, sa distribution, cette manière de bouleverser les sommaires au gré des désirs et des rencontres, et plus encore cette règle qui consiste à ne publier un numéro que lorsque les fonds nécessaires sont réunis, contribuent à ancrer FRICTIONS dans un mode on ne peut plus artisanal : cela ne laisse sans doute pas beaucoup de place aux rêves d’expansion, mais cela permet de durer, de satisfaire un lectorat devenu fidèle, et de jouir d’une grande reconnaissance dans le milieu. Jean-Pierre Han le concède, pourtant : le développement de la revue est nécessaire, non pas tant pour en faire un modèle de croissance économique que pour répondre à des attentes – à commencer par celles des lecteurs. L’ambition est là, bien sûr. Mais pas les moyens, ni ce mi-temps salarié qui permettrait à FRICTIONS d’être enfin distribuée comme elle le mériterait.
L’énergie et la volonté suffiront-elles à enrayer la crise que semble traverser le monde de la revue de théâtre – et dont témoigne encore la disparition de THEATRE/PUBLIC, alors même, selon Jean-Pierre Han lui-même, que le secteur souffre d’un "manque de concurrence" et d’une "paupérisation croissante". L’avenir est loin, donc... D’autant qu’on est tout prêt à le croire lorsqu’il conclut, dans un sourire qui tient autant du dépit que de la malice, qu’il "faut être complètement fou pour sortir une revue aujourd’hui". Folie dont il faut espérer que quelques-uns la cultivent longtemps encore ...
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FRICTIONS en chiffres
Nombre d’abonnés : + de 200.
Prix au numéro : 13 euros.
Montant de l’abonnement : 43 euros / 4 numéros par an.
Financement :
- Subvention du Conseil régional d’Ile-de-France : 8 000 euros (si tous les objectifs du budget prévisionnel sont remplis) ;
- Subvention du ministère de la Culture (généralement de 15 000 euros / an).
Ressources propres : 80 % provient des abonnés, 20 % des ventes au numéro.
Aucun emploi salarié.
Nombre de points de vente en France : une trentaine.
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