Le Motif

 
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Cela n’engage que moi ...

Tribune ouverte d’Yves Frémion, président du MOTif.

Ecoutez les experts ... et perdez toute espérance

Pour avoir fréquenté depuis plus de 10 ans quelques dizaines de colloques, débats, rencontres, négociations, congrès, A.G. et autres joyeusetés du genre, portant sur "livre & numérique", j’ai entendu chaque fois ces doctes experts, auto-désignés ou reconnus, qui grenouillent dans un domaine ou l’autre, voire les deux. Chaque fois, avec un aplomb abyssal, ils assénaient des vérités dont ils espéraient qu’elles allaient convaincre l’assemblée, afin de mieux vendre leurs produits, leur boîte, leur idéologie, leurs intérêts ou leur image dans la profession. Très convaincants. Quiconque émettait la moindre réserve sur leurs idées, avait droit au ricanement d’office, visant ce ringard incompétent qui émettait des doutes sur l’innovation dernière et ses conséquences " incontournables".
L’innovation a ceci de bien qu’elle rend aussitôt obsolète l’innovation précédente et que le rythme où elles se succèdent rend tout obsolète d’un mois sur l’autre. J’en suis venu à conclure que c’est l’innovation elle-même qui devient obsolète. Je veux dire : l’innovation en tant qu’idéologie.
Je ricane donc à mon tour, fort souvent, de voir tomber dans les poubelles de l’histoire littéraire les promesses de la semaine précédente. Dernier exemple en date : le Kindle. Il y a encore un mois, dans tous les débats, colloques, etc, les experts frétillaient en parlant de cet appareil révolutionnaire qui changeait la donne, imposant à tous, éditeurs, auteurs et lecteurs, un même modèle, un même prix pour tous les titres, un pourcentage (ridicule) offert en compensation aux éditeurs et auteurs, etc. Il fallait être un mou du bulbe pour contester cela et surtout s’opposer à ses effets "incontournables".
Et patatras ! Il a suffi qu’un rival sorte un produit concurrent  (l’iPad) pour que le Kindle soit lui-même envoyé à la poubelle : pas pratique, pas sympa, trop cher, hop, plus de Kindle ! Et avec lui le prix identique, le pourcentage de 25 %, la dictature du marchand. Les mêmes experts se pavanent maintenant autour de l’iPad, tout aussi péremptoires, alors qu’ils se sont plantés dans les grandes largeurs. Ceci jusqu’à ce qu’un autre produit ne renvoie l’iPad dans la même poubelle, qui commence à déborder d’innovations obsolétisées avant d’avoir servi.
Si les éditeurs sont heureux désormais de pouvoir fixer le prix des livres numériques (cela fait partie de leur boulot) et se voient offrir un partage équitable, il leur reste à négocier un autre partage équitable avec leurs auteurs, de façon à ce que tout le monde soit content. Peut-être alors que, par consensus et non plus par diktat commercial, un lecteur numérique (et tout le système qui va avec) pourra peut-être s’imposer. Et que tous les acteurs de la chaîne du livre seront enfin experts à égalité, sans plus jamais s’affoler devant la dernière innovation à la mode ...

(Billet du 24 février)

PAN(umér)IQUE A BORD !

La panique a commencé au Japon mais elle va déferler partout, dans le monde de l’édition. Dans ce pays où le soleil se lève quand on dort encore ailleurs, les auteurs ne cèdent pas tous les droits d’une œuvre à leur éditeur papier. Du coup, les droits numériques font l’objet de contrats à part avec des éditeurs numériques. Amazon a jeté la panique en proposant de signer des contrats pour des ouvrages non encore édités sur papier, en première édition. Cela veut dire pour un auteur une rémunération plus importante que lorsque l’édition numérique est l’édition annexe d’un ouvrage papier. On imagine que les auteurs ayant signé avec Amazon ou un autre éditeur numérique en édition première, soient tentés de céder aussi leurs droits papier en annexe au même éditeur.
On comprend désormais que les auteurs français rechignent à signer dans leurs contrats papier une clause qui les lie aussi pour le numérique avec un éditeur qui ne propose pas d’offre numérique. L’exemple japonais donne des idées.
Dans le même temps, Amazon, qui s’obstinait à vouloir faire payer tous les livres au même prix sur sa plateforme numérique, a déjà abdiqué devant la réalité, en acceptant de pratiquer deux autres tarifs pour les ouvrages cédés par un éditeur papier, qui ne manquera pas d’être imité dans sa démarche par ses confrères.
Lors du récent Festival de la BD d’Angoulême, j’ai pu constater la tendance nouvelle chez les éditeurs de BD numériques : tous se lancent désormais dans une édition papier parallèle à leur mise en ligne. Donc les contrats aux auteurs incluent les droits pour les deux. Comme les éditeurs papier ne sont en général pas prêts pour le numérique, ce sont des pans entiers de l’édition qui pourraient leur échapper bientôt. Car cela ne se limitera pas aux jeunes auteurs, plusieurs éditeurs numériques ayant déjà passé des commandes à des auteurs plus chevronnés. Et cela ne se limitera pas non plus à la BD. Il n’est pas sûr que tous les éditeurs papier aient compris ce qui arrive, si l’on en croit les tonitruantes déclarations de certains ou les clauses léonines figurant dans les contrats-type proposés à leurs auteurs.
On peut s’attendre, lorsqu’ils vont réagir, à une surenchère d’offres entre éditeurs (papier et numériques), notamment dans les pourcentages et les rémunérations. Ce qui signifie que les plus gros éditeurs papier, qui affichaient leur volonté de rémunérer leurs auteurs au plus bas, pourraient bien être ceux qui devront offrir le plus pour emporter le morceau, voire pour ... simplement conserver leur  catalogue.

(Billet du 9 février)

Mian mian s’énerve, Google s’en va !

L’écrivaine chinoise Mian Mian sait faire parler d’elle. Mais elle sait aussi se défendre. Aussi a-t-elle traîné Google en justice (c’est la mode cette année) pour avoir numérisé sans son accord son roman "Acid lovers", et pour ne pas lui avoir versé le moindre droit. On comprend sa colère devant ce double attentat aux droits les plus élémentaires des créateurs.

Elle demande 6000 € de dommages et intérêts (pas cher), en sus d’une lettre d’excuses, ce qui est moins habituel. On sait que, de toute éternité, l’honneur n’est pas rien dans la culture chinoise.

Mian Mian a été d’une redoutable efficacité : Google a aussitôt annoncé son retrait du pays ! Carrément ! Certes, la célèbre firme US a trouvé un autre prétexte, à savoir que les internautes de ce pays seraient trop souvent embêtés par les autorités et qu’en conséquence ... Ce n’est pas faux, mais c’est ainsi depuis des années. Pourquoi réagir seulement maintenant ? Non, la vérité est que l’attaque de Mian Mian a été déterminante et que le moteur de recherche cherche à la punir, au travers de représailles contre son pays d’origine.

Excellente leçon pour tous ceux qui veulent, à travers le monde, en  finir avec les prétentions de Google à établir un monopole sur la diffusion d’œuvres et de savoirs. Il suffit d’attaquer individuellement, auteur par auteur, chaque fois qu’on ne leur a pas demandé d’autorisation ni signé de contrat, rémunération comprise. Google devrait alors se retirer de tous les pays où elle s’est incrusté. A ce rythme, la question de son  hégémonie sera donc bientôt réglée. Qu’on se le dise !

(Billet du 15 janvier)

Contenu et contenant sont dans un bateau ...

Le verdict est tombé. Google avait numérisé des milliers d’ouvrages sans demander l’autorisation ni aux auteurs ni aux autres ayants-droit comme les éditeurs des livres en question. Si les auteurs n’ont souvent pas les épaules suffisamment solides financièrement pour se lancer dans un procès individuel, c’est le rôle de leurs organisations ou de leurs éditeurs de le faire en leur nom (et au leur). La Martinière et la SGDL poursuivaient donc Google, chacun de leur côté et le 18 décembre le tribunal de grande instance de Paris leur a donné raison. Google a été condamné à 300 000 euros pour "contrefaçon" et s’est vu interdire de poursuivre la numérisation d’ouvrages non-autorisés. Google fait appel.
Le "droit moral" n’existant pas dans les pays anglo-saxons, une entreprise américaine aura du mal à comprendre la différence essentielle entre :
- un objet (livre, disque, film, etc), marchandise qu’on peut acheter, vendre, revendre, voire détruire ensuite ;
- une œuvre, qui n’est ni un objet matériel ni quelque chose de palpable, mais un contenu intellectuel, la création de l’auteur, et qui selon la loi de nombreux pays dont la France, reste inaliénable et incessible, il reste toujours la propriété de l’auteur ou ses héritiers.
Acheter un livre, c’est à la fois acheter un objet et accéder à son contenu. Donc, en numérisant, on copie d’abord un contenu, le contenant peut être modifié ensuite. Mais pour accéder à un contenu, il faut y être autorisé par l’auteur, puisqu’il en reste propriétaire. Quand vous lisez, vous avez acheté l’objet, l’œuvre vous la consultez seulement, et vous y êtes autorisé par la publication que l’auteur a acceptée (il est bien brave).
Ce droit moral, intellectuel, est le seul garde-fou dont disposent les auteurs pour empêcher la modification de leur œuvre ou son exploitation inopportune. La décision du juge paraît donc de bon sens, même si l’indemnisation n’est pas vraiment dissuasive (La Martinière réclamait 15 000 000 euros !)
C’est pourquoi le statut des auteurs n’est proche ni des salariés ni des professions libérales, mais bien de celui des propriétaires d’immeubles : ils gardent les murs mais louent les appartements aux éditeurs, aux lecteurs, aux bibliothécaires, aux numériseurs, etc. Cela ne donne pas le droit à ces derniers d’emporter ni le toit ni la façade.

(billet du 21 décembre)

Prix unique ou prix inique ? Il faut choisir…

La campagne lancée cette semaine par le MOTif et le Syndicat de la Librairie Française (SLF) répond à un souci très actuel. Elle a lieu au moment où le Président de la Commission Européenne, M. Barroso, annonce la composition de sa nouvelle équipe. Essentiellement des ultra-libéraux qui ont tenté de démanteler tous les dispositifs nationaux en faveur de la culture depuis quelques années, qui se sont acharnés à dissuader les pays qui n’y étaient pas encore ralliés d’adopter le prix unique du livre, qui ont fait pression sur les autres pour qu’ils y renoncent. Ce n’est donc pas seulement dans les librairies qu’il faut développer cette campagne, c’est partout.

Cette loi, datant de Jack Lang, fut adoptée après un combat commun aux libraires et aux auteurs ; elle oblige la vente d’un même titre au même prix partout sur le territoire. Cela évite que des lieux de vente du livre ne le bradent et en fassent seulement un produit d’appel. Aucun vrai libraire ne pourrait suivre, on verrait s’amonceler les faillites et la diversité de l’offre de livres disparaîtrait. Dans ces lieux où l’on vend des livres mais dont ce n’est pas le principal commerce, on vend en réalité très peu de titres, et seulement les best-sellers comme le montre l’excellente étude du MOTif "Qui vend quoi ?" (lisible intégralement sur le MOTif, où vous êtes déjà !).

Cette loi a sauvé non seulement la librairie depuis 25 ans mais elle a sauvé la chaîne du livre. Pour combien de temps ? Désormais, d’autres menaces pèsent sur cette loi salvatrice. Les vautours du livre que sont les vendeurs en ligne veulent vendre tous les livres numériques (quel que soit le titre !) au même prix parce que, à leurs yeux, tous les contenus se valent. Cette fois, ce n’est plus le prix unique du livre, c’est le prix inique ! Décider du prix du livre est une des dernières prérogatives de l’éditeur : c’est lui qui choisit, qui décide de la forme, du tirage, du risque qu’il prend. Il est normal qu’il organise lui-même son retour sur investissement à sa guise. Ce que les auteurs les plus radicaux ne lui contestent pas, voilà que quelques pillards veulent lui arracher comme on arrache son sac dans la rue à une octogénaire.
La campagne "Prix unique" du MOTif et du SLF est donc de salubrité publique. Nous avons "fait rougir nos librairies" avec ces bandeaux écarlates imitant ceux des prix littéraires de fin d’année. Cela vous a intrigués. Vous êtes entrés dans la boutique. Une fois l’explication donnée par le libraire, vous n’alliez tout de même pas repartir les mains vides. Vous en avez profité pour acheter vos cadeaux. Un sac de livres ça vaut bien la dernière console de jeux à la mode, un vêtement fragile ou des jeux vidéos. Croyez-moi ça dure toute la vie, on relit, on prête, il décore des années le mur de la chambre. Vous avez fait une bonne affaire. Recommencez souvent, partout c’est le même prix.

(Billet du 2 décembre)

Madame de La Fayette au Panthéon !

L’annonce récente du Président de la République de faire entrer le prix Nobel Albert Camus au Panthéon est manifestement destinée à réconcilier le Président avec le monde des lettres, ce qui part d’un bon sentiment. Mais ce n’est pas assez. Je suggère donc, avant de songer à Camus et aux autres stars des lettres du siècle écoulé, de penser avant tout aux grands classiques, auxquels même les Français analphabètes sont attachés. En ce cas, la réconciliation serait plus grande encore si Madame de La Fayette y entrait d’abord. Les femmes y sont si peu nombreuses ! Et c’est elle qui a inventé le roman psychologique français, ça mérite le respect, non ? Pour consoler Albert Camus, on pourrait en attendant faire en sorte que tant de ces "étrangers" qui lui étaient chers, puissent dans notre pays vivre, travailler et circuler librement et paisiblement, dans leur poche droite les papiers nécessaires, dans la gauche une édition de "La princesse de Clèves" en livre de poche afin de s’immerger plus vite dans l’essence de la culture française. Ce qui résoudrait du même coup les problèmes d’identité qui travaillent ceux qui n’ont pas lu les classiques de notre langue.

(Billet du 25 novembre)

 
 
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