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Le livre numérique

En ouverture du forum de la SGDL sur la révolution numérique de l’auteur, Constance Krebs a présenté les principales orientations de son rapport à venir. Voici son intervention.

Avant de commencer, je voudrais vous citer ce passage du Livre de sable de Borgès (Folio, Gallimard, p. 51 à 53).

"De temps à autre, dit Irala à don Alejandro dans Le Congrès, il faut brûler la bibliothèque d’Alexandrie.

Don Alejandro : La tâche que nous avons entreprise est si vaste qu’elle englobe – je le sais maintenant – le monde entier. (...) Le Congrès du Monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. Il n’y a pas un endroit où il ne siège. Le Congrès, c’est les livres que nous avons brûlés."

Le livre, lieu de mémoire et de savoir, a toujours été un service. Il se décline en produits, qui sont autant de lectures, de spectacles, d’éditions diverses. Du beau livre au livre de poche.
"La chaîne du livre", pour les pionniers du numérique, ce terme est galvaudé. Tandis que les professionnels du secteur, eux, s’accrochent à cette chaîne qu’ils veulent à tout prix conserver. Galvaudé, pourquoi ? Parce que le Net permet une relation directe, une désintermédiation.
On doit considérer le Net et la Toile comme constitutifs d’un changement d’ère. Au même titre que la langue et le nombre, le code est une nouvelle écriture.
C’est-à-dire que les transformations que nous vivons sont bien plus profondes que ce que l’imprimerie a pu induire. Elles provoquent plus de bouleversements que le seul changement de support d’écriture, et de lecture.
Dès lors, peut-on envisager le tournant à prendre avec détermination et ouverture d’esprit ?

S’ouvrir à de nouvelles pratiques est nécessaire. S’ouvrir, c’est passer par une économie neuve – Google est là, ici et maintenant, qui connaît le fonctionnement des réseaux. Ensemble, les professionnels du livre ont la possibilité de travailler dans un sens parallèle. Pour marcher en bonne intelligence avec les autres.
Autrement dit, il faut passer d’une chaîne plate à un réseau en étoile et qu’ils communiquent entre eux. Dans une chaîne plate, l’auteur vend ses droits à l’éditeur qui vend au diffuseur qui vend au libraire jusqu’au lecteur final. Dans un réseau en étoile, l’auteur vend ses droits à l’éditeur qui vend le livre numérique, le livrel, comme il a toujours vendu le livre imprimé.
Mais en plus, dans un réseau en étoile, l’auteur diffuse l’information à propos de ce texte (extraits, compléments, événements, lectures). Il la diffuse sur son blog, et sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Friend feed, ils sont plus de 130 aujourd’hui). Toujours sur ses réseaux ou son blog, l’auteur n’accompagne plus son livre par le biais d’un site, Mais il dialogue avec ses lecteurs.
En plus des points de vente habituels, l’éditeur vend le livrel à l’opérateur de téléphonie qui vend à son tour, directement et par l’intermédiaire de lecteurs.
Le libraire quant à lui, vend le texte aux bibliothèques. C’est le principe mis en place par le diffuseur Immatériel.fr. Le libraire vend aux lecteurs qui sont aussi des revendeurs affiliés à la librairie : ce principe, identique au marketplace d’Amazon, est dispensé par les libraires indépendants. Les lecteurs vendent aux autres lecteurs à travers leurs blogs. Dès lors, la filiation en étoile se fait au moyen du commentaire et du lien hypertexte, premiers liens vivants, sociaux, entre professionnels du texte et public en ligne.
Alors, la chaîne du livre est conservée. Elle se démultiplie en un rhizome renforcé par les réseaux, par les nouvelles pratiques et par les usages commerciaux qui en découlent.
Autrement dit, on passe d’une logique concurrentielle à une logique de partage. C’est-à-dire de relais et d’enrichissement – et non plus de partitionnement. Basée sur le don et le contre-don, cette économie nouvelle n’exclut pas la viabilité. Bien au contraire.
Traditionnellement, on ne peut refuser un don et l’on donne plus que ce que l’on reçoit. En contre-don, on reçoit davantage encore. Par exemple, un lecteur reçoit un texte moins cher s’il y ajoute, en échange, un service. Le service consiste en une recommandation critique. Cette recommandation du lecteur, multipliée à l’envie, développe un réseau de critiques lié à l’éditeur ou un réseau de points de vente, lié au libraire de quartier si la recomandation est couplée à un système de marketplace. Il y a d’autres exemples, d’autres moyens pour développer des services, que l’on offre, et qui par ce fait même, entraînent une rémunération.
L’économie de l’offre (qui est celle des biens culturels) ne se conservera qu’en passant à l’économie de l’attention qui vise à construire un réseau pour attirer l’attention du client sur l’aiguille cachée dans la meule de foin. Parce qu’on ne peut tomber dans l’économie de la demande qui est celle des biens de première nécessité, sans saveur, ni valeur particulière.

Dans ce but, ce rapport, fondé sur une expérience de douze années dans l’édition en ligne, quelques lectures et une cinquantaine d’entretiens, préconise :
- une interopérabilité optimale des langages et des formats, selon des schémas non propriétaires, pour une commercialisation internationale, une distribution aisée, un archivage pérenne.
- l’utilisation de l’isbn numérique que la Bibliothèque nationale de France a récemment mis en place.
- un prix unique du livre à conserver tel qu’il est, c’est-à-dire un prix par support, et défini par l’éditeur. Le prix du livrel devra être d’environ 5,50 euros HT dès que l’éditeur en a la possibilité (c’est le prix du livre de poche), sous peine de voir le téléchargement illégal se développer.

- les ventes en bouquets, ou par abonnements chez le libraire. C’est lui qui sélectionnera les bouquets, en fonction des goûts de sa clientèle. Sinon, le client ne s’abonnera qu’à l’offre d’un seul éditeur, comme il s’abonne à un seul quotidien.
- la conservation des droits d’auteur tels que, en élargissant le droit de citation, voire en ouvrant peut-être davantage vers les licences de créations contributives. Cela freinera le téléchargement illégal. Il est bon d’envisager le droit d’auteur selon des termes internationaux à l’heure où l’oeuvre de l’esprit est disponible partout, au même instant.
- considérer le libraire comme une des "nécessaires barrières critiques" (dont parle Umberto Eco dès 2001). Par conséquent donner à l’éditeur comme au libraire la possibilité de faire imprimer à la demande (selon un petit stock de cinq à cent exemplaires) les textes dont il aura mis en avant la singularité, la saveur, la valeur.


Parmi les préconisation du rapport, une TVA unique pour le papier et le numérique à 5,5%, une rémunération rentable pour l’auteur, des formations aux métiers et aux pratiques qui se dessinent. Une Place des métiers, sorte d’agence de moyens techniques, de ressources humaines, et de formations pourrait être mise en place par la Région. Elle mettrait en relation producteurs (qu’ils soient éditeurs, bibliothécaires ou libraires) et prestataires (imprimeurs, développeurs, infographistes, formateurs, mais aussi vidéastes, ingénieurs du son, musiciens, plasticiens…).
Car avant toute chose, il faut former les auteurs. Leur offrir les moyens d’écrire avec les outils d’aujourd’hui. Leur offrir un endroit où rencontrer les artistes d’autres disciplines. Pour qu’ensemble, en partage, ils s’emparent de ce qui est à la portée de tous. Et que de ce sarment, ils fassent jaillir l’étincelle. La Bibliothèque publique d’information du Centre Georges-Pompidou pourrait mettre en avant ces travaux. Qu’il s’agisse de texte, ou de livre étendu, comme le voit Bob Stein de l’Institut pour le Futur du livre ; comme le font depuis quelque temps déjà Philippe De Jonkheere, Xavier Malbreil, Philippe Boisnard, trois lauréats du prix des oeuvres numériques de la Société des gens de lettres. Comme le font Pierre Ménard et François Bon, à la fois auteurs et éditeurs. Comme l’a vu Isabelle Aveline, dès 1996, avec Zazieweb. Un "Ircam du texte", dit-elle, un labo des "bidules" pour François Bon, un institut pour le futur du livre francophone serait aujourd’hui un atelier bénéfique aux auteurs.
Ce labo des bidules, si je puis dire, permettrait de tester les développements éditoriaux qui en découleront. Car les auteurs et les artistes sont ceux qui iront le plus loin dans le développement d’idées neuves et fortes.
Si les préconisations de ce rapport sont mises en œuvre, la chaîne du livre évoluera rapidement en un réseau d’étoiles reliées entre elles. Ces étoiles avanceront ensemble pour une culture diversifiée, des connaissances pérennes, des humanités renouvelées – bref, une culture vivace et indéracinable, comme un rhizome qui se renouvelle constamment. Et une industrie culturelle créatrice d’emplois et économiquement viable.
Sinon, les professionnels du livre vont s’arc-bouter sur des acquis qui datent d’une économie ancienne. Ils risquent de se faire avaler par les monstres froids du capitalisme numérique. La sélection des textes se fera par le biais des automates. On verra des hyper-bestsellers, et de moins en moins de lecteurs pour des raretés éparses, sans modèle économique viable.
Ce sont les lecteurs qui vont cultiver cette littérature, cette connaissance, cette mémoire du monde par leurs commentaires, leur présence en ligne, leurs recommandations. D’ailleurs, ils le font déjà. Aux professionnels de les suivre, de s’investir, de passer du statut d’intermédiaire pour un produit à celui d’intermédiateur pour des services.

"Ne pouvant me contenir davantage, je l’interrompis :
- Moi aussi, don Alejandro, je suis coupable. J’avais terminé mon rapport, que je vous apporte ici, et je me suis attardé ...
- Maintenant je comprends, poursuit don Alejandro. Il se peut que nous ne revoyions plus, car le Congrès n’a pas besoin de nous, mais en cette dernière soirée, nous allons tous aller le contempler."

(Extrait du Livre de sable de Borgès)

Je vous remercie de votre attention.

Constance Krebs

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