Le Motif

 
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Les soirées littéraires, un billet d’humour de Claro

Ecrivain, traducteur

Ecrivain, traducteur

 

Nous aimons tous les soirées littéraires. Tous, sans exception. Ceux qui n’aiment pas les soirées littéraires ne vont pas aux soirées littéraires. Ils vont ailleurs. Dans des endroits interdits aux écrivains, des endroits sûrement sympathiques et chaleureux mais néanmoins interdits aux écrivains – je rappelle qu’il existe en France cent vingt-sept bars bios.

Nous aimons tous les soirées littéraires. Nous aimons également toutes les soirées littéraires, et ce quelles qu’elles soient. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous aimons les écrivains, ces gens qui se consacrent entièrement à l’écriture une heure et demie par semaine. Nous aimons que les écrivains nous lisent ce qu’ils ont écrit, même quand ils lisent mal, même quand ils ne devraient pas lire. Les soirées littéraires nous permettent de vivre des moments différents, des moments forts – pas au point de comprendre ce qu’a vécu Bernadette Soubirou, mais bon, des moments forts.

Quand nous décidons d’assister à une soirée littéraire, nous savons qu’il s’agit d’un choix et non d’une punition, nous le disons même à ceux qui refusent de nous accompagner : « allez, viens, ce n’est pas comme si c’était une punition ». Nous pourrions très bien aller à un concert pour écouter du rock ou du Bach, ou profiter que la piscine est ouverte ce soir-là ou encore assister à la retransmission télévisée des funérailles de BHL, mais non. Nous ne sommes pas comme ça. Nous pensons que les soirées littéraires peuvent nous apporter quelque chose en dépit du fait que nous savons très bien que l’expression « open bar » est souvent une grosse arnaque.

Nous aimons les soirées littéraires parce que nous avons déjà assisté à des soirées littéraires et que nous n’avons jamais été déçus. Jamais Peut-être n’espérions-nous rien, ce qui expliquerait cette absence de déception. Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’une expérience que nous sommes prêts à renouveler – sauf en vacances bien-sûr.

Les raisons pour lesquelles nous aimons les soirées littéraires sont si nombreuses que nous  avons renoncé depuis longtemps à les énumérer. Parfois l’écrivain est un ami, en tout cas avant qu’il se mette à lire. Parfois c’est quelqu’un dont un ami nous a parlé, et dont le nom reste gravé en nous jusqu’à ce qu’on le croise trois jours plus tard au supermarché. Parfois c’est un jeune homme fringant et ce qu’il lit est souvent fringant mais légèrement con. Parfois c’est un adulte accompli et l’on se demande ce qu’il pouvait bien écrire quand il était jeune et fringant, ça fait peur. Parfois c’est une jeune fille super jolie mais heureusement les lectures littéraires vous permettent d’aller au-delà des apparences. C’est rarement une vieille femme qui sent l’ail ou un pépé bedonnant, si c’était le cas vous fréquenteriez plutôt les bars bios.

Vous n’avez aucun préjugé, aucun a priori contre les soirées littéraires. Si c’est un poème alors vous êtes particulièrement content parce que vous savez qu’il ne sera pas long et chaque pause dans la diction vous informe d’un retour à la ligne, or le poète en question ne tient pas lus de trois ou quatre feuillets entre les mains. Good. S’il s’agit d’un extrait d’un ouvrage à paraître, c’est encore mieux car vous pouvez toujours vous dire qu’en cas de manque d’attention il vous suffira d’acheter le livre quand il sera paru, s’il paraît. S’il s’agit d’un texte que vous avez déjà lu, eh bien, vous savez tous ce qu’il en est et combien ce sera facile de dire ensuite à l’auteur : « je le connaissais mais là je l’ai vraiment redécouvert, c’est dingue ».

Quand vous vous rendez à une soirée littéraire, vous évitez de prendre un rendez-vous tôt le lendemain matin parce que vous savez que le choc littéraire né de la lecture risque de vous plonger dans un état confus pendant quelques heures. Vous savez par expérience que la littérature est source d’émotions fortes et vous n’avez aucune envie de parler de choses triviales à neuf heures du matin alors que la veille au soir un écrivain vous a lu pendant douze minutes une scène stupéfiante mettant en scène un autre écrivain d’une cinquantaine d’années qui a décidé de renoncer à écrire après son divorce mais rencontre soudain une jeune fille rousse un peu délurée qui joue du violoncelle et alors sa vie change et putain que c’était beau. Donc, pas de rendez-vous le lendemain matin, surtout pas avec ledit écrivain.

Vous n’avez pas non plus d’idée préconçue sur la manière dont doit se dérouler la soirée littéraire. Vous savez juste que si vous êtes au premier rang, tant pis pour vous, vous devrez rester au premier rang, sauf s’il y a des gens qui veulent vous piquer votre lace mais croyez-moi c’est rare ; si vous êtes au dernier rang, ma foi, autant y rester, il serait déplacé et grossier de bousculer des lecteurs transformés en spectateurs. Vous avez toutefois des préférences. Vous préférez les lectures dans les bars aux lectures dans les librairies, et cette préférence n’est pas liée au fait que la qualité des cubis en carton de brouilly a sensiblement décliné au cours des cinq dernières années. Ni au fait qu’en librairie une foule de huit personnes vous rappelle immanquablement les Noëls passés en famille. Vous préférez les lectures littéraires dans les bars parce qu’en cas de lectures chiantissimes on peut toujours aller fumer dehors sans que ça paraisse grossier. Et si on fume pas, y a toujours la possibilité de faire un SMS, du genre « pas LOL du tout ».

Concernant la diction, vous vous êtes forgé au fil des ans deux ou trois opinions dont vous ne savez pas trop quoi faire. Car dans les soirées littéraires, comme vous avez pu le constater, beaucoup de styles de lecture et d’approches gestuelles sont possibles. Il y a l’écrivain qui lit sans regarder le public, les yeux rivés sur ses ongles douteux, en lisant si bas que bizarrement personne ne lui demande de parler plus fort. Il y a celui qui ânonne son texte comme s’il doutait de l’avoir écrit ou comme si le prompteur déconnait, et vous vous surprenez à articuler en même que lui. Il y a celui qui prend tellement de plaisir à lire son texte qu’il en oublie que vous faites semblant de l’écouter – c’est souvent un ami. Parfois on tombe sur un écrivain qui lit vraiment, mais alors vraiment bien : il déclame mais pas trop. Il a l’air d’improviser mais en fait tout ça est conçu au millimètre près. Sa voix est posée, chaude, un tantinet ironique mais jamais cynique. Il ne bute jamais sur les mots. Globalement il vous agace.

Le thème de la lecture n’est pas non plus sans importance. Les textes qui parlent de la mort (en général du père ou de la mère, rarement d’un animal) ont cet avantage qu’après la lecture il vous suffira de presser l’épaule du récitant en lui adressant une moue à la fois chagrine et admirative. Les textes à connotation philosophique sont chiants comme la mort et on pourra toujours presser l’autre épaule de l’écrivain en lui glissant à l’oreille : « tu m’as vachement impressionné. Du coup, j’ai envie de lire ta thèse».  Le pire, ce sont les texte dialogués, car alors vous souffrez avec l’écrivain, il est là se dandiner, on dirait qu’il regarde un match de tennis ou qu’il est sujet à un dédoublement de la personnalité, c’est épuisant, il met des points d’exclamation et d’interrogation partout, vous entendez presque le froufrou des guillemets. Mais bon, si vous avez les cheveux longs vous pouvez toujours écouter votre iPod. Il y a parfois des lectures de texte à teneur érotique, mais c’est si rare qu’en général vous ne vous apercevez de leur teneur érotique qu’après la lecture. Quand vous comprenez ce que désignaient vraiment les mot «berlingot» et «molosse».

Le seul point sur lequel vous refusez de transiger c’est la durée de la lecture littéraire et le nombre d’écrivains qui vont lire, et ce quel que soit leur talent ou leur générosité au comptoir. Vous ne supportez pas les lectures de plus de dix minutes et pourtant vous êtes capable d’assister à trois lectures littéraires dans la même semaine. Au-delà de dix minutes vous avez l’impression d’être un otage qui vient de comprendre que personne ne verserait de rançon.  Il y a une raison à ce seuil de tolérance. Passé dix minutes, vous parvenez à entendre à vingt mètres de distance la chute de la petite goutte de bière qui surgit à intervalles réguliers de la pompe à bière.

On vous a déjà parlé de lectures qui durent une heure ou plus, avec pas loin d’une dizaine de participants qui se succèdent, mais vous avez beau être crédule, vous avez du mal à y croire. Pourtant vous avez déjà assisté à des lectures comportant plusieurs participants. Or vous avez remarqué que l’écrivain qui lisait en premier était souvent, bizarrement, le meilleur. Celui qui lit en deuxième fait toujours un peu le malin, vu qu’il a l’impression d’avoir décroché seulement la médaille de bronze. Quant au troisième et dernier, eh bien, c’est souvent le moment où vous décidez d’aller aux toilettes et il y a du monde aux toilettes alors c’est bête mais il faut attendre. Mais dix écrivains, franchement, laissez-moi rire. Le mot brochette existe mais y a des limites.

Globalement vous aimez les soirées littéraires. Les écrivains sont des gens épatants et toute cette histoire d’angoisse de la page blanche vous semble une belle connerie après avoir passé deux heures en leur compagnie autour d’une centaine de bières. Ils rient comme tout le monde, ils plaisantent comme tout le monde, c’est juste quand ils vomissent partout qu’on aimerait qu’ils soient pas comme tout le monde.

Un jour, vous le savez, car ça vous démange, vous aussi vous participerez à une soirée littéraire, vous aussi vous lirez un texte que vous avez écrit à vos heures perdues, mais alors franchement perdues. Vous savez déjà comment vous vous habillerez ce soir-là, mais c’est à peu près tout pour l’instant. Vous avez aussi qui vous inviterez, pardon, qui vous convierez. Vos amis, d’abord, qui ne vous lisent pas mais qui peuvent quand même faire l’effort de vous écouter. Vos proches, parce que c’est le moment ou jamais d’avoir des proches, même si la notion de proches est hyper élastique quand il s’agit de faire venir des gens à une lecture littéraire. Peut-être même un collègue si vous avez un travail normal. Mais pas votre mère. On invite rarement sa mère à une soirée littéraire. On peut, bien sûr, mais après il ne faut pas se plaindre, ça sera toujours la première à lever les yeux au ciel à mi-lecture et à vous dire qu’à votre âge c’est un peu navrant de vouloir faire l’intéressant.

Bref, vous aimez les soirées littéraires mais vous ne pouvez vous empêcher de songer avec nostalgie à ces autres performances publiques quelque peu tombées en désuétude mais tout aussi excitantes, qu’on appelait et qu’on appelle encore, je vous remercie, des exécutions.

claro

 
 
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