« La qualité du développement local requiert l’imbrication des politiques culturelles et des autres politiques publiques (sociales, économiques, éducatives, environnementales et urbanistiques) » stipule l’article 10 de l’Agenda 21 de la culture1 adopté en mai 2004 à Barcelone.
Cela est symbolique du chemin déjà parcouru et démontre selon moi l’implication croissante des bibliothèques dans les politiques publiques locales d’aujourd’hui.
Je m’appuie pour cette analyse sur ma double expérience, d’élu de 1983 à 2008 d’une ville de la périphérie rennaise appartenant donc à une grande agglomération, et de responsable de la Commission livre et lecture publique de la FNCC2 (Fédération Nationale des Collectivités Territoriales pour la Culture).
Mon éclairage est donc d’abord celui d’un élu d’un territoire : il s’est construit au fil de rencontres, de visites, de réunions avec d’autres élus, et bien sûr de nombreuses lectures. Il se nourrit aussi d’approches successives.
Comment et pourquoi, la bibliothèque, objet longtemps vécu par beaucoup d’élus comme traditionnel voire élitiste, s’est retrouvée ici au cœur de politiques d’éducation populaire, là au sein de politiques culturelles et maintenant, de plus en plus, dans les projets politiques d’ensemble ?
Les élus ont progressivement adopté une conception élargie de la bibliothèque comme outil éducatif et culturel au sens large et de manière très transversale.
Aujourd’hui, les enjeux auxquels sont confrontés les politiques publiques et les élus amènent ces derniers à envisager la bibliothèque comme un objet en mesure de répondre à de multiples problématiques notamment territoriales, et qui plus est, susceptible de fédérer les objectifs les plus divers.
Les bibliothèques ont été le plus souvent considérées de manière caricaturale par les élus comme de « belles endormies ».
Peu médiatiques du fait de leurs missions et faiblement médiatisées, elles ont été perçues comme sans grand intérêt politique. Souvent discrètes sur le plan architectural et urbanistique, et difficilement lisibles en termes de politique culturelle, elles ont été aussi parfois négligées.
Le spectacle vivant ou les arts visuels, apparemment mieux à même d’exprimer une politique culturelle dynamique et de développer une image positive de la ville, ont eu la faveur de nombreux élus. Parallèlement, les bibliothèques se sont parfois fortement centrées sur leurs tâches patrimoniales, donnant aussi l’impression d’être réservées à une « élite ».
Bien qu’elles se considèrent le plus souvent au service de la population de leur territoire et ont développé un rôle croissant en matière d’accès au livre, à la lecture, les bibliothèques se situent dans une politique classique de l’offre sans grande réflexion sur les publics.
Dans les campagnes et les petites villes et même dans des quartiers entiers, la demande sociale est fréquemment à l’origine des bibliothèques, rarement les élus. Les bibliothèques sont donc le fruit des efforts de bénévoles et d’associations qui n’ont généralement bénéficié que d’une aide minimale des communes.
Le rôle de l’État, puis celui des départements à partir de la loi de décentralisation de 1982, au travers des BDP (Bibliothèque départementale de prêt), ont été souvent déterminants pour aider les petites bibliothèques et développer la lecture publique.
Dans cette optique, les bibliothèques sont donc vécues de plus en plus comme des institutions nécessaires et utiles bien sûr, mais reléguées dans une certaine marginalité des politiques publiques.
Une première étape est franchie parfois dès les années 30 mais plus sûrement entre 1950 et 1980 avec des communes qui s’érigent en contre modèle. Les bibliothèques deviennent un instrument clé d’une politique d’éducation populaire et plus récemment du développement socio-culturel des nouveaux quartiers.
Pour de nombreuses municipalités de banlieue, de villes ouvrières et dans quelques grandes villes, les bibliothèques sont pensées comme des éléments indispensables de l’émancipation sociale des populations et font partie intégrante des politiques éducatives, socio-éducatives ou socio-culturelles mises en œuvre.
Depuis les années 80, une seconde étape a été franchie. Avec le resserrement des liens avec les écoles, les collèges et les lycées, les bibliothèques sont devenues partie prenante des politiques éducatives de nombreuses collectivités et plus généralement des politiques à l’égard de l’enfance et de la jeunesse. La plupart du temps, les élus ont été à l’initiative de ces évolutions ou ont répondu favorablement aux propositions des professionnels.
Durant cette période, de nouvelles préoccupations liées à l’éducation citoyenne, à l’accès à l’information, au soutien au débat démocratique commencent à être prises en compte.
Au même moment, une autre évolution se fait jour. Sous l’impulsion des BDP ou de manière intuitive et pragmatique, de nombreuses bibliothèques de communes rurales ou de petites villes, constituant le plus souvent les seuls équipements culturels de leur collectivité, s’investissent dans l’ensemble du champ culturel. Elles cherchent à décloisonner les pratiques, organisent des mini-spectacles, concerts ou expositions, rencontrent les associations du territoire à l’initiative de leurs bénévoles, d’élus ou de nouveaux professionnels.
Sortant des murs ou dépassant la simple promotion du livre et de la lecture, elles sont ainsi devenues un élément indispensable de la vie culturelle, voire de l’animation tout court des petites communes.
Dans les plus grandes villes, cette voie est également progressivement explorée. Les élus, notamment ceux en charge de la culture, commencent à réfléchir en termes de projet culturel global. Or comment construire un projet culturel cohérent sans tenir compte des bibliothèques et de la lecture publique ? Comment imaginer une politique de développement culturel efficace sans jouer la carte de la transversalité entre institutions et pratiques artistiques ? Comment encore penser la démocratisation culturelle sans donner toute sa place à la bibliothèque qui est l’institution – malgré les progrès nécessaires- la plus fréquentée, et la plus marquée par le brassage et la mixité sociale ou générationnelle ?
On assiste donc à la mise en oeuvre d’une véritable transversalité culturelle qui se traduit par des partenariats avec d’autres institutions : conservatoires, musées, lieux de diffusion du spectacle vivant, des arts visuels, associations culturelles… L’interdisciplinarité des arts favorisant à son tour la rencontre entre les deux univers.
Les contrats villes-lecture, malgré leur succès limité, sont également un moment important de cette ouverture des bibliothèques sur de nouvelles problématiques. Ces premières avancées, toujours en cours, toujours à l’œuvre, sont très importantes car elles accordent aux bibliothèques davantage de visibilité. Elles ont aussi permis à de nombreux élus de prendre la mesure des potentialités qu’elles recèlent pour l’ensemble des politiques territoriales.
Force est de constater qu’aujourd’hui dans de nombreuses collectivités, face à de nouveaux enjeux, les bibliothèques sont de plus en plus pensées en fonction d’un territoire, de son évolution telle qu’elle est envisagée et des problématiques nouvelles auxquelles les équipes municipales ou départementales sont confrontées.
En l’espace de quelques décennies, les bibliothèques sont passées d’une vocation principalement éducative à une mission plus largement sociale. Au travers des politiques de la ville, la bibliothèque devient un relais intéressant voire indispensable de l’intégration des jeunes, des personnes handicapées, des populations défavorisées, des populations d’origine étrangère. Bref, le lieu indispensable du brassage et de la mixité.
Les bibliothèques peuvent être aussi, dans la continuité des contrats ville-lecture, un lieu de lutte contre l’illettrisme, d’apprentissage du français et de familiarisation avec l’écrit par le biais des ateliers d’écriture.
La volonté de créer du lien social fait aussi partie de leurs préoccupations. Dans les campagnes, le lieu public le plus fréquenté est souvent la bibliothèque, qui parfois reste le dernier service public et le seul lieu de rencontre quand le café n’existe plus et l’église est fermée.
Les questions d’urbanisme et d’architecture ne sont finalement jamais très éloignées des questions sociales. Comment mener une politique de renouvellement urbain dans un quartier ? Comment changer l’image négative d’un quartier ? Comment relier deux quartiers qui se tournent le dos ? Comment favoriser les liens entre une université et le quartier proche ?
Si la bibliothèque doit être d’abord un lieu d’accès à la culture, au savoir, à l’information, sans chercher à l’instrumentaliser, elle n’en reste pas moins un élément essentiel des grands projets transversaux.
Une nouvelle bibliothèque peut aussi répondre à la volonté de construire un nouvel équipement emblématique d’une ville. Lieu patrimonial, construction contemporaine signée par un grand architecte, lieu intimement lié à la mémoire d’une ville… à chaque fois, il est heureux de constater que le choix architectural s’inscrit dans une réflexion globale sur la politique culturelle forte, la transversalité, l’intercommunalité, la restructuration d’un centre-ville.
Plus généralement, la question de leur ancrage dans le territoire, de la prise en compte de toutes les populations est fortement posée. On ne peut en effet construire des équipements de cette importance et de ce coût sans apporter les réponses politiques nécessaires. Par ailleurs, les questions d’image de la ville, voire d’identité que ces nouveaux établissements cultivent souvent à travers leur politique documentaire ne sont jamais très loin.
Autre enjeu au cœur duquel se situent souvent les bibliothèques : celui de l’intercommunalité. Celle-ci est souvent un formidable moteur et de développement culturel et de transversalité.
Les bibliothèques, du fait de leur absence, ou au contraire de leur présence dans chaque commune, sont souvent perçues comme un symbole de l’intercommunalité, y compris avec les risques d’instrumentalisation déjà évoqués.
Dans un cas, on construira un, voire plusieurs équipements emblématiques, dans l’autre, on développera un solide réseau autour d’une tête de pont existante ou à construire.
A ce titre, il est intéressant de constater que les compétences intercommunales semblent à même de faciliter la transgression des cloisonnements habituels, au nom d’une stratégie territoriale globale. La culture et la lecture publique peuvent donc être aussi le « laboratoire » de la transversalité.
Les questions du numérique et de la société de la connaissance « chahutent » fortement les bibliothèques et sont au centre des réflexions des élus, bien au-delà des bibliothèques, bien au-delà des questions culturelles puisque la société tout entière s’en est emparée. Le développement du numérique d’abord est une chance et un défi.
Une chance, si la bibliothèque s’en saisit pour mettre en place un espace numérique public. En favorisant l’accès aux nouvelles technologies, notamment à l’internet pour ceux qui ne possèdent pas d’ordinateur connecté chez eux, elle peut jouer pour un temps et sans doute pour longtemps un rôle éducatif et social irremplaçable dans une commune.
Un défi ensuite. La dématérialisation des supports est en marche, déjà effective pour la musique et le cinéma, bientôt pour le livre, obligeant les bibliothèques à repenser complètement leur rôle, leur fonctionnement, leurs pratiques. La dématérialisation ne risque-t-elle pas d’entraîner une déterritorialisation ? Si élus et bibliothécaires unissent leurs efforts, ensemble et avec leurs associations, ils pourront juguler les dérives possibles comme ils ont su le faire partiellement avec la loi Dadvsi3. Ils sauront trouver les réponses à ce défi et notamment repenser le rapport des bibliothèques au territoire et aux territoires.
La question du numérique replace aussi les bibliothèques dans le contexte plus général du développement de la « société de la connaissance et de la création » qui s’effectue sous nos yeux. Son émergence ouvre de nouvelles perspectives qui impactent de bien des manières les politiques municipales. Demande sociale croissante de formation et d’autoformation des individus liée aux besoins renouvelés des entreprises et des administrations ; développement d’une dimension créative technologique ou artistique ; rôle grandissant de l’écrit individuel lié à l’internet … ces mutations vont bien au-delà des politiques purement territoriales mais les bibliothèques y sont très sensibles.
Pour conclure sur le profond changement des mentalités, je pense à cette étude du conseil régional d’Aquitaine au titre éloquent : « Dynamisons nos territoires, osons la bibliothèque ». Quelle plus forte reconnaissance en effet du virage qu’ont su prendre les bibliothèques ? Les départements misent aussi beaucoup sur le développement de la lecture publique comme élément indispensable d’aménagement du territoire. Enfin, un sondage effectué auprès des ruraux place la bibliothèque aux tous premiers rangs des services publics indispensables, avec l’école et la poste. De très nombreux élus de petites communes l’ont compris et défendent les bibliothèques au même titre que les autres services publics. Exemple à méditer !
1 L’Agenda 21 de la culture est le premier document à vocation mondiale qui prend le pari d’établir les bases d’un engagement des villes et des gouvernements locaux en faveur du développement culturel.
2 La FNCC, association pluraliste, est un lieu de rencontre exceptionnel entre élus, permettant l’échange d’informations, la confrontation des expériences, l’analyse en commun des problématiques sectorielles et l’élaboration de propositions dans tous les domaines de l’action culturelle locale. Elle rassemble aujourd’hui, plus de quatre cents cinquante communes, regroupements de communes, conseils généraux et conseils régionaux de France.
3 La loi DADVSI (Droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information) est issue de la transposition en droit français d’une directive européenne sur l’harmonisation de certains aspects du droit d’auteur et des droits voisins dans la société de l’information. Elle prévoit des sanctions contre toute personne éditant un logiciel destiné à la mise à disposition du public non autorisée d’œuvres ou d’objets protégés, et pour toute personne diffusant un logiciel permettant de casser les mesures techniques de protection contre le piratage.
Alain Rouxel, co-président de la Commission Livre et lecture publique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture
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