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Le Motif

 
 
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Enjeux de la politique documentaire

Une idée qui fait son chemin

Le développement des collections a longtemps reposé sur des pratiques empiriques fortement dépendantes des modes, de la personnalité des bibliothécaires, et des demandes réelles ou supposées des habitués. Ces usages ne pouvaient répondre que de façon très aléatoire aux besoins. Ce que soulignait notamment un rapport du Conseil supérieur des bibliothèques en 1998, rappelant que le développement des collections se devait d’être un « projet intellectuel d’ensemble, conscient, assumé et formalisé »1.
Cette idée est de plus en plus admise et relayée par de nombreux centres de formation. Les « Méthodes de construction et de développement d’un plan de développement des collections (détermination d’objectifs, organisation, programmation budgétaire, évaluation) » figurent en bonne place dans le référentiel des compétences des bibliothécaires du « Répertoire des métiers » du CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale)2. Reste néanmoins à en généraliser la pratique.

Essai de définition

La politique documentaire recouvre l’ensemble des acquisitions, le désherbage et la conservation ; qu’il s’agisse d’unités matérielles, imprimées, digitales ou numériques, ou de ressources en ligne. Elle découle donc d’un projet explicite plus rigoureux que la somme de choix implicites centrés sur le document et effectués au hasard de l’actualité
Avec l’émergence des sources numériques, le développement des collections s’exerce, plus encore que par le passé, en termes qualitatifs de profondeur (jusqu’à quel niveau) et de largeur (dans quel éventail de domaines) de l’information. Il s’exerce de moins en moins quantitativement, en termes de supports – livres, disques, multimédia - ou même d’unités physiques.

L’empreinte territoriale

Cette méthodologie réintègre pleinement la bibliothèque dans son environnement territorial. Elle part des enjeux des collectivités et vise à contribuer au succès des politiques publiques mises en œuvre par leurs élus.
Ces enjeux et ces politiques dépassent le seul périmètre des “politiques culturelles”. Ils recouvrent des champs aussi stratégiques que la formation (initiale et continue) l’information et, du fait de leur imbrication avec ces deux domaines, l’emploi et l’insertion sociale. Par extension, l’information et la culture touchent également à l’exercice libre et lucide de la démocratie.
Au-delà de ces aspects sociaux, la politique documentaire d’une bibliothèque a naturellement un rôle économique dans « l’écosystème » de la production et de la diffusion éditoriale. Si les achats des bibliothèques représentent une part très modeste du chiffre d’affaire global de l’édition, ils n’en jouent pas moins un rôle majeur dans les secteurs les moins rentables de son économie (auteurs reconnus par la critique mais non plébiscités par le public, publications scientifiques à rotation lente, etc.). Cette dernière dimension n’est pas la moindre, car elle touche à la source même de l’offre documentaire. Elle appellerait une réflexion et une attitude plus large que celle des usages et réflexes corporatistes.

Pourquoi, pour qui et à quel coût ?

Plusieurs bibliothèques, notamment celle de Fresnes dans le Val-de-Marne, ont développé un modèle dans lequel chaque domaine de la collection est confronté au questionnement d’intérêt général suivant : pourquoi et pour qui convient-il de développer un rayon Mathématiques, Droit ou Littérature, etc …, au regard des diverses options de politiques publiques de la collectivité et de l’environnement humain, économique, institutionnel de la bibliothèque ?
La réponse à ces interrogations croisées passe par la mise en œuvre d’une offre documentaire adaptée ; offre qui, selon les cas, peut mettre l’accent sur la formation initiale dans un domaine particulier et par rapport à l’exercice d’un métier donné. Il peut encore s’agir de promouvoir des œuvres littéraires ou graphiques, des ouvrages scientifiques ou artistiques auprès de composantes de la population que leur environnement social ne prédestine pas à rencontrer, etc ... Les buts ayant été explicitement définis, compris et partagés, il appartient aux bibliothécaires d’estimer le coût de ces objectifs afin de permettre à la collectivité d’effectuer ses choix en toute connaissance de cause.

Les nouvelles compétences en jeu

La sélection des ressources relève clairement de l’expertise des bibliothécaires qui inscrivent leurs choix dans le cadre des orientations définies en concertation au sein de l’équipe et avec les élus ; ces choix s’effectuant comme il se doit dans le respect de la loi et du principe de la libre communication des pensées et des opinions énoncés dans la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789.
Convenons qu’en la matière, la recherche de pertinence et d’objectivité n’est pas simple. La dimension intellectuelle du métier de bibliothécaire devient d’autant plus complexe que l’offre documentaire s’avère de plus en plus illimitée et de moins en moins sélective. La sélection d’une telle masse d’information exige des bibliothécaires, des spécialisations intellectuelles croissantes, des compétences en recherche documentaire accrues - les secondes ne pouvant aller sans les premières -  et bien-sûr une solide culture générale.
A l’heure d’Internet, la question n’est plus tant de chercher et de trouver quelque chose, mais de savoir formuler ce que l’on cherche et d’évaluer ce que l’on trouve.

Une coopération régionale nécessaire

En matière documentaire comme en matière de services, les bibliothèques ne peuvent plus raisonner seules. Avec le développement des portails coopératifs et des services d’information en ligne, les technologies de l’information dessinent de multiples formes de coopération.
Force est de constater que les réalités d’aujourd’hui modifient profondément les missions et le travail des bibliothèques. Il est donc urgent de réfléchir à une coopération documentaire régionale entre bibliothèques publiques et universitaires, complète, cohérente et adaptée aux enjeux culturels, de formation et d’information de la population francilienne.

1 http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/csb/csb-char.html

2 www.cnfpt.fr. Mentionnons, outre cette politique de formation du CNFPT, les efforts de plusieurs centre de formation aux carrières des bibliothèques (CRFP), notamment de celui de Bordeaux, ainsi que les travaux et publications du Groupe de recherches bibliothéconomiques appliqués aux outils des politiques documentaires (POLDOC).

Thierry Giappiconi, Conservateur en chef, directeur de la bibliothèque municipale de Fresnes (Val-de-Marne)

 
 
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