Qu’entend-on par édition indépendante ? Commençons par un petit rappel. L’activité éditoriale française est dominée par Hachette Livre qui se situe au 6e rang mondial1 avec un chiffre d’affaires en 2007 de 2 130 millions d’euros. En seconde position, Editis, depuis l’été 2008 propriété du groupe espagnol Planeta, pèse trois fois moins avec un chiffre d’affaires de 760 millions d’euros. Dix autres groupes2 dont le chiffre d’affaires se situe entre 163 millions d’euros pour Albin Michel et 380 millions d’euros pour France Loisirs complètent le peloton de tête des acteurs dominant l’édition française.
Bien qu’ils réunissent en leur sein plusieurs maisons d’édition et représentent l’essentiel de l’édition française en poids économique et en nombre de titres produits, ils ne constituent qu’une petite partie du paysage éditorial français. Les chiffres varient selon les sources, mais on estime généralement à 1 000 le nombre de maisons d’édition ayant une activité régulière (au moins un titre par an) et à 3 000 celles qui sont enregistrées dans les bases de données de commercialisation du livre.
Estimer que l’édition indépendante est constituée de l’ensemble des structures qui échappent à ces 12 groupes serait une commodité trompeuse. D’une part, des ensembles plus petits existent comme Actes Sud, Libella, Eyrolles… D’autre part, le statut d’indépendant est aussi revendiqué par certains acteurs majeurs, à l’image de Gallimard.
Dans un contexte où la production, avec plus de 60 000 titres annuels, a doublé en vingt ans, les conditions d’accès au marché deviennent plus difficiles pour les nouveaux entrants et les placent devant des arbitrages délicats. Ils doivent en effet choisir entre une commercialisation artisanale et indépendante (tolérante par rapport aux calendriers de parution, à la qualité des informations et des documents de promotion) et une commercialisation industrielle, potentiellement en mesure de toucher un public élargi, mais probablement plus contraignante (nécessité de produire davantage de titres, respect des délais, exigences quant aux documents promotionnels…).
Cette question se repose à différents stades de développement des jeunes maisons d’édition et laisse entrevoir des positions modulées selon le degré de professionnalisation des acteurs.
S’il se crée plutôt moins de maisons pendant la période récente que dans les années 1970-1980, force est de constater que le taux de mortalité des jeunes maisons indépendantes s’élève à près de 50 % au cours des cinq premières années d’existence. Ce taux souligne un renforcement des barrières à l’entrée du marché et explique aussi la professionnalisation qui marque la nouvelle génération d’éditeurs indépendants.
Plusieurs éléments sont repérables tant dans les profils des créateurs que dans leurs choix et leurs pratiques. Nombreux sont les professionnels du livre au sens large, éditeurs mais aussi attachés de presse, commerciaux, libraires…, qui sont à l’origine de structures éditoriales. En Ile-de-France, c’est notamment le cas de Viviane Hamy, La Dispute, Le Cavalier bleu.
Des spécialistes d’un domaine possédant déjà leur réseau d’auteurs et de clients constituent un autre profil de créateur, à l’image du mathématicien André Bellaïche fondateur des éditions scientifiques Cassini. Un troisième type de personnes se recrute parmi les autodidactes qui s’engagent dans l’édition par passion d’un genre en pratiquant le tâtonnement. Si beaucoup de ces initiatives sont vouées à l’échec, le secteur de la BD est riche de structures créées dans ces conditions qui ont pourtant réussi à se faire connaître, voire à renouveler en partie la production de ce domaine (L’Association, Cornélius).
Quant aux politiques éditoriales, elles sont pour leur part marquées par des choix nettement plus resserrés : le touche-à-tout cède la place à la spécialisation, sans doute en raison de ces difficultés d’accès au marché qui rendent désormais nécessaire une « image de marque » claire et précise.
Ces tendances de fond contribuent à réaffirmer l’idée de porosité entre la sphère des grands groupes et celle des petits indépendants. Les premiers voient dans les indépendants un vivier de structures de taille modeste, mais très professionnelles et susceptibles de leur apporter un complément d’activité en diffusion-distribution autant qu’une image de créativité et de qualité. Les seconds en s’adossant à de plus grands qu’eux, bénéficient de la mise en commun d’un ensemble de services (gestion, fabrication, administration…) et de moyens de développement qui leur restent le plus souvent inaccessibles en situation de totale indépendance.
Les initiatives de mutualisation constituent sans doute une autre piste de réflexion sur la situation de l’édition indépendante. Si l’expérience du groupement In Extenso3 ne peut plus être évoquée que pour mémoire, elle a néanmoins démontré que la mise en commun de moyens même modestes pouvait répondre à des besoins sur le terrain promotionnel et commercial, là aussi dans le cadre de pratiques professionnalisées.
La question qui se pose aujourd’hui est celle de la volonté et des conditions nécessaires à la reproduction de telles initiatives qui ont conduit à la réalisation de catalogues communs et au financement d’une fonction de représentant pour un groupement qui a compté plus d’une dizaine d’éditeurs.
Cette mutualisation pourrait aussi alimenter la réflexion sur l’édition numérique, par exemple sur les modes de mise à disposition des fonds dans des formats adaptés aux différentes plateformes et usages, sur les articulations entre gratuit et payant et, plus généralement, sur les différentes expériences de modèles économiques. Si, dans le domaine du numérique, les perspectives offertes sont encore très mouvantes, l’isolement de nombreux éditeurs indépendants ne les expose-t-il pas au risque de méconnaître les usages et de se retrouver en situation de dépendance au moment où le numérique ne pourra plus être traité comme une simple hypothèse futuriste ?
1 Classement Livres Hebdo, juin 2008
2 Dans l’ordre de taille décroissante : France Loisirs, Atlas, Média Participations, Lefebvre Sarrut, Groupe Gallimard, Reed Elsevier, Groupe Flammarion, Groupe La Martinière, Panini, Albin Michel
3 In Extenso a été créée en 2001 par un groupe d’éditeurs : Créaphis, La Villette, Spiralinthe, Filigranes, Images en manœuvres, L’Institut d’art contemporain Frac Rhônes Alpes, Le Point du jour, Les Éditions de l’Imprimeur, Les Imaginayres. La distribution a été assurée par Le Seuil / Volumen. La cessation d’activité d’un des éditeurs du groupe a fragilisé l’ensemble et ce dispositif a été interrompu à la fin de 2006.
Bertrand Legendre - Professeur en sciences de la communication à l’université Paris 13 - Responsable du master Politiques éditoriales
Ressources extérieures
Reddition des comptes (document SGDL-SNE)
Et aussi...
Vote du prix unique du livre numérique