De l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1449 et l’arrivée de la première presse en Sorbonne en 1470 jusqu’à la fin de l’Ancien régime, le livre est diffusé par des professionnels qui s’occupent autant de production que de commerce, voire d’imprimerie. Par ailleurs, des colporteurs diffusent des textes à destination du lectorat populaire et, de façon plus marginale, des textes interdits. La Révolution française met à bas les corporations et les privilèges commerciaux qui régulaient jusqu’alors le travail et les échanges entre gens du livre. À partir du XIXe siècle, la révolution industrielle induit une transformation profonde de l’ensemble des secteurs de production conduisant à une division du travail de plus en plus importante. Le secteur du livre n’y échappe pas, qui voit la séparation de la production (l’édition) et de la vente (la librairie), mais aussi l’émergence de la distribution et de la diffusion.
Depuis le XIXe siècle, les lieux de vente sont très divers1 : le commerce du livre n’a cessé de voir apparaître de nouveaux acteurs qui, à chaque fois, ont dû se partager le marché. Celui-ci reste longtemps fortement divisé entre commerces destinés au lectorat populaire et commerces destinés à l’élite cultivée. Tandis que les colporteurs de livres disparaissent dans la seconde moitié du XIXe siècle, le livre est de plus en plus présent dans les bazars, puis il entre dans les grands magasins qui sont l’innovation majeure du secteur commercial de ce siècle. Par ailleurs, peu nombreux sont les points de vente dans lesquels on ne trouve que des livres : ils côtoient le plus souvent, en particulier dans les petites villes, la papeterie (souvent encore artisanale), la presse, voire une petite activité d’édition. Dans les années 1930 ouvrent les premiers « magasins populaires » (Uniprix et Prisunic) qui font immédiatement une place aux livres.
Depuis l’après guerre2, l’allongement de la scolarité et la démocratisation de l’accès aux études supérieures, comme la désacralisation du livre, font naître de nouvelles attentes de la clientèle. Petit à petit, les commerces se modernisent : la vente au comptoir disparaît, les espaces de ventes s’agrandissent et s’éclairent. Même si tout le monde ne lit pas, le livre renvoie à l’idée « d’ascenseur social » tant que les études littéraires conservent leur prestige. L’envie de livres augmente alors que les bibliothèques publiques brillent encore par leur faible nombre et la pauvreté d’une part importante de leurs fonds. Encore une fois, de nouveaux acteurs entrent successivement en lice. D’une part les super puis hypermarchés, importés en France dans les années 1950 ouvrent immédiatement leurs rayons aux livres. D’autre part les premiers clubs de livres voient le jour dès le lendemain de la guerre, France Loisirs s’installe en France en 1971 (il compte aujourd’hui encore 3,8 millions d’adhérents). Enfin, en 1974 la Fnac se lance dans la vente de livres à prix réduit.
La politique des prix bas de plusieurs enseignes mettent rapidement en péril le maillage du territoire par une grande pluralité de points de vente, rendant nécessaire l’instauration du prix unique du livre, voté en 1981.
Depuis lors, deux grandes évolutions ont bouleversé le secteur du commerce du livre et son organisation. D’une part, l’outil informatique donne un coup de jeune au travail en librairie comme à l’image du secteur du livre dans son entier. D’autre part, le développement de la vente en ligne redistribue les cartes… et les parts de marché. Pour autant, ces profondes transformations d’un secteur économique, du travail des personnes qui en vivent, et enfin de l’offre au public, ont plutôt déplacé que réduit la division entre lectorats, diplômé et non ou faiblement diplômé, dans l’accès aux livres. Le commerce de produits culturels, et en particulier de livres, connaît un développement très supérieur à ce qui a lieu dans d’autres secteurs. Mais pour des raisons structurelles, ce nouveau mode d’accès au livre concentre essentiellement les ventes de best-sellers et des livres les plus difficilement accessibles. Continuent donc à coexister deux types de publics que tout oppose, la restriction à des titres médiatisés d’un côté et la connaissance de domaines très pointus de l’autre. La nouveauté vient de ce que, dans la vente en ligne, une même entreprise peut toucher deux types de publics qui ne se croisent qu’à la marge dans les mêmes magasins.
1 Frédérique Leblanc et Patricia Sorel (dir.), Histoire de la librairie française, Paris, Electre Éditions du Cercle de la librairie, 2008. Voir la partie « Libraire : vers l’autonomie d’un métier (XIXe-XXe siècle) », dirigée par Patricia Sorel.
2 Frédérique Leblanc et Patricia Sorel (dir.), Histoire de la librairie française, Paris, Electre Éditions du Cercle de la librairie, 2008. Voir la partie « La librairie : nouveaux concurrents, nouvelles formes de commerce (1945-2007) », dirigée par Frédérique Leblanc.
Frédérique Leblanc
Laboratoire CNRS CRESPPA-CSU / Université Paris Ouest Nanterre